Luxury

Chez Dolce & Gabbana, l'indépendance est désormais un problème de bilan

Dolce & Gabbana négocie 450 millions d'euros de dette tout en remplaçant son président et en accueillant un ancien cadre de Gucci. C'est le bilan, et non la marque, qui dicte désormais ce que peut signifier l'indépendance pour une maison de luxe de cette envergure.

A leather ledger labeled Dolce & Gabbana beside tilted brass scales, with €450 million inked across the open page.

Sir John Crabstone

Les chiffres de Dolce & Gabbana racontent une histoire plus simple que ses gros titres. Le chiffre d’affaires de l’année dernière a atteint 1,9 milliard d’euros ; l’EBIT s’est établi à 4 millions d’euros. Prada, sur la même période, a dégagé 1,28 milliard d’euros d’EBIT sur 5,4 milliards de ventes. Les deux maisons n’évoluent plus dans le même monde.

Le problème de Dolce & Gabbana n’est pas vraiment un problème de demande. Les boutiques tournent toujours ; le défilé milanais de février a attiré Madonna ; la romance sicilienne se vend encore. Ce que la maison traîne, précisément, c’est 450 millions d’euros de dette bancaire accumulée au fil d’une diversification tous azimuts dans la beauté, l’immobilier et l’hôtellerie — le genre de stratégie qui paraît prudente jusqu’au moment où les marges de la maison mère s’effondrent.

Bloomberg, relayé par nss magazine, rapporte que le groupe négocie avec ses créanciers tout en cherchant jusqu’à 150 millions d’euros de capitaux frais, Rothschild assurant le conseil. La participation de quarante pour cent détenue par Stefano Gabbana figurerait parmi les questions que la restructuration devra trancher.

Puis il y a la présidence. Stefano Gabbana a quitté ses fonctions au premier janvier, une démission révélée seulement en avril, selon Euronews. Alfonso Dolce a pris la tête du conseil. Stefano Cantino, ancien de Gucci, arrive comme co-CEO. La gouvernance est reconfigurée pour s’aligner sur la conversation que les banques souhaitent avoir.

C’est là que commence la vraie question. LVMH, Kering et Richemont absorbent les aléas d’une marque au sein d’un portefeuille ; une maison indépendante de la taille de D&G les encaisse sur un bilan unique. Un conglomérat peut se permettre qu’une maison rate une saison ; une holding familiale découvre que rater une saison coûte de l’argent réel à la famille.

L’indépendance dans le luxe était autrefois un choix romantique ; c’est désormais une décision de financement.

Le client, lui, s’en moque, et il en a toujours été ainsi. Les vêtements se vendent, le défilé fait sa presse, et Madonna continue d’être au premier rang. Mais 4 millions d’euros d’EBIT pour 1,9 milliard de chiffre d’affaires, ce n’est pas une marge — c’est une erreur d’arrondi, et les erreurs d’arrondi ne remboursent pas 450 millions d’euros de dette bancaire. C’est la structure du capital, et non la collection, qui a besoin d’une refonte.

Les analystes valorisent le groupe entre 4,8 et 7 milliards de dollars, un écart suffisamment large pour valoir aveu. L’essentiel de la valeur d’une maison de luxe réside dans son architecture plutôt que dans ses comptes ; les banques, quand elles entrent dans la conversation, préfèrent les comptes.

Il faut s’attendre à une renégociation de la licence beauté et à une monétisation discrète du portefeuille immobilier. La participation de quarante pour cent de Gabbana trouvera preneur à un prix négocié depuis une position de faiblesse plutôt que de force. L’indépendance est préservée, dans le langage de la restructuration, même si sa définition se rétrécit.

La presse luxe continuera de demander si Dolce & Gabbana peut rester indépendante ; la vraie question est de savoir ce que cette indépendance coûte désormais.