Bob Mackie a remporté neuf Emmy Awards pour ce que l'industrie obtient désormais gratuitement
Mackie était payé au dessin bien avant d'être payé pour son nom, et neuf Emmy Awards ont suivi pour des rendus qu'un atelier de confection pouvait exécuter tels quels. Il est mort l'année même qu'une étude commanditée par un syndicat avait déjà fixée comme horizon pour l'absorption de ce type de travail par des logiciels.
Sir John Crabstone
Bob Mackie, qui a quitté l’école en 1961 pour devenir dessinateur de costumes, est mort le 14 septembre à Palm Springs, à l’âge de 87 ans. Moins d’un an plus tard, il dessinait la robe perlée que Marilyn Monroe porterait pour chanter au président Kennedy. Les nécrologies se sont arrêtées sur les paillettes. Le métier qu’il exerçait alors, lui, était payé au dessin.
On ne lui avait pas dit à quoi servirait ce dessin. Jean Louis, qui avait conçu la robe, s’était contenté de préciser que c’était “pour Marilyn” ; Mackie l’apprit une semaine plus tard, par le journal. Le croquis disparut ensuite, et on lui dit que Monroe l’avait probablement emporté chez elle. Un dessin qui s’égare est un dessin que quelqu’un voulait.
La robe a un prix ; le dessin, non. Elle s’est vendue chez Julien’s en novembre 2016 pour 4,8 millions de dollars, un record mondial, vendue comme une création signée Jean Louis. Les enchères mettent un prix sur ce qui sort de l’atelier, jamais sur ce qui y entre.
La télévision, elle, le payait pour ses instructions. La Television Academy recense neuf Emmy Awards remportés sur trente-deux nominations, le premier en 1967 pour Alice au pays des merveilles, le dernier en 2003 pour la tournée d’adieu de Cher. Un prix de costume récompense un rendu assez précis pour qu’un coupeur et une brodeuse le lisent de la même façon. Neuf fois, la récompense est allée à un jeu de consignes.
Hollywood conserve d’ailleurs encore une catégorie salariale pour ce travail. La Costume Designers Guild admet trois types de membres, dont l’Illustrateur de costumes, qui rejoint la guilde sur présentation de trois lettres signées par des professionnels prêts à se porter garants du dessin. L’accès au métier dépend du témoignage d’autrui sur votre capacité à le faire.
Aucun modèle d’image n’a jamais eu à produire trois lettres de recommandation.
L’autre versant de cette histoire, lui, avait une date. Une étude commanditée en partie par l’Animation Guild auprès de CVL Economics, avec trois autres organisations d’artistes alliées, prévoyait que 21,4 % des emplois du cinéma, de la télévision et de l’animation aux États-Unis, soit environ 118 500 postes, seraient en voie de regroupement ou de suppression sous l’effet de l’IA générative d’ici 2026. Les trois quarts des dirigeants interrogés déclaraient que ces outils avaient déjà permis de supprimer ou de fusionner des postes. L’enquête portait sur le divertissement, pas sur la mode. L’échéance, elle, tombait cette année.
Les propres statistiques de la mode n’ont rien remarqué. Le Bureau of Labor Statistics dénombre 32 700 designers de mode aux États-Unis et ne prévoit aucune évolution de ce chiffre d’ici 2035. Une projection à zéro est une projection où personne ne cesse d’être payé.
Le luxe, lui, dépense là où il attend un retour. Comme nous le rapportions ce matin, Kering et LVMH présentent leurs budgets consacrés à l’IA comme de la formation et un soutien aux conseillers de vente qu’ils conservent. L’argent suit la personne qui vend la robe ; personne n’a annoncé de budget comparable pour celle qui en imagine la forme.
L’argument rassurant habituel veut que la machine absorbe les tâches ingrates et laisse le jugement intact. Or le jugement de Mackie était fait de tâches ingrates, des années passées à mettre en forme les décisions des autres avant qu’on ne le laisse prendre les siennes. Supprimer l’apprentissage, ce n’est pas économiser une tâche. C’est cesser de former des designers de costumes.
Le dessin n’a jamais été cher. Il était payé. Ce sont deux faits différents, et un seul d’entre eux a été aboli.